Pourquoi voyageons-nous? Pourquoi cette envie irrépressible d'aller voir loin si l'herbe est plus verte que chez soi? Pourquoi cette aspiration récurrente à briser le cocon quotidien pour se projeter dans un ailleurs longtemps fantasmé, rêvé? Dans sa dernière livraison, le magazine NZZ Folio questionne cette «passion cartologique» qui tourne parfois à l'obsession. Les auteurs convoqués racontent, en toute liberté, des histoires de voyages. Réunissant des souvenirs, des récits de rencontres ou d'aventuriers, le recueil surprend, amuse, interpelle, questionne. Pris par la main, le lecteur est ainsi renvoyé à sa propre inclination au voyage. Une douce invitation à s'évader. Extraits.

• Et si voyager dans l'espace était la forme la plus radicale de l'évasion? Ulrich Schmid a rencontré un témoin extrême pour le savoir. Sergei Krijkaljow est l'être humain qui a passé le plus de temps en orbite. Son plus long séjour dans l'espace a duré 803 jours exactement. Plus de deux années, donc. Quand il est revenu sur Terre au terme de son périple vers la station Mir, son pays, l'Union soviétique, n'existait plus. Une surprise, assure le Russe, qui ne l'a pas ébranlé. En revanche, une autre surprise l'a ému et marqué à vie: voir de ses propres yeux, lors de son premier vol en orbite, que la Terre était ronde. «Je le savais, bien sûr. Mais quand je l'ai vu, je pouvais à peine le croire. Cette forme sphérique, ça ne correspond décidément pas à notre représentation naturelle de la Terre.»

• Le journaliste Lukas Egli joue, lui, avec la curiosité du lecteur en décrivant son coin préféré en Suisse sans jamais l'identifier. Tout juste apprend-on, au fil des lignes, qu'il s'agit d'un lieu lacustre, une sorte de cul-de-sac entouré de ciel et d'eau. L'air de rien, son texte dérange. On devine, entre les lignes, un parti pris: le voyage, c'est tout sauf la destination lointaine planifiée, mais c'est se laisser surprendre, juste à côté de chez soi, sans projet ni ambition, l'humeur vagabonde, par un petit coin de paradis. Puis c'est le risque de vivre avec la crainte que d'autres puissent le découvrir, se l'approprier... En décrivant les sensations que lui procurent ses promenades à son endroit fétiche, l'auteur fait réfléchir, en creux, sur l'absurdité de tous ces guides qui dirigent les voyageurs comme des troupeaux de moutons sur les mêmes plages ou dans les mêmes restaurants.

• Les citoyens de l'ex-Allemagne de l'Est ont tous des souvenirs cocasses de leur premier voyage après la chute du Mur. Le journaliste Rohland Schulknecht raconte comment, enfant muré à Berlin-Est, il avait rêvé d'éléphants et de savane. Il vénérait les héros d'Hollywood tournant en Afrique des films comme Les Diamants du Roi Salomon, dont les images avaient franchi le Rideau de fer. Un jour enfin, l'Allemagne réunifiée, ce fut le grand saut. Le premier survol des Alpes, de la Méditerranée, du Sahara. Le baptême de l'Equateur, vécu comme un rite initiatique. Ce premier voyage le mena, à l'âge de 16 ans, à Nairobi. Il faut lire ce récit tendre pour mesurer l'exacte profondeur du choc que fut la découverte de cet ailleurs exotique pour le candide citoyen est-allemand qu'il avait été.

• Ce numéro de NZZ am Folio ne manque pas de tendre un miroir à la Suisse. Bernard Imhasly a interrogé Mohini et Amol, un couple d'Indiens venus passer leur voyage de noces dans nos contrées. Brienz était excitant, le Titlis décevant, il y avait trop de gens à Zurich. Bilan: «La Suisse était fantastique, mais nous préférons vivre en Inde.» On ne vit pas au paradis et, bizarrement, revenir au point de départ est (souvent) cité comme le moment le plus heureux du voyage.

• Autre verdict, celui d'Eric Weiner. Ce journaliste américain rompu aux reportages dans les régions de crise a ressenti le besoin d'une pause. Il l'a consacrée à rédiger un ouvrage sur «La géographie du bonheur». La Suisse est un des pays qu'il a visités dans sa quête des dix coins les plus heureux de la planète. Alors, la Suisse est-elle une destination de rêve? «Oui, mais peut-être pas au premier coup d'œil, répond Weiner. De premier abord, les Suisses, vous êtes coincés. Mais à mieux y regarder, vous êtes heureux.» Heureux mais ennuyeux, a-t-il écrit dans son livre. Et d'ironiser sur la manie des règles, qui baliseraient le quotidien des Helvètes: «Ne pas tirer la chasse d'eau après 22 heures, ne pas tondre la pelouse le dimanche, ne pas suspendre sa lessive dehors... Qui a besoin de toutes ces règles? Un ami m'a dit que vous les Suisses, vous partagiez des histoires et des mythes. J'aurais envie de dire: des histoires, des mythes et des règles.»

NZZ Folio. Cahier magazine mensuel, encarté dans le quotidien «Neue Zürcher Zeitung» chaque premier lundi du mois. Peut être acheté séparément au prix de 12 francs directement auprès de l'éditeur (folioverlag@nzz.ch)