A Cannes, Mommy a embrasé le festival et nombre de spectateurs le vouaient à la Palme d'or. Xavier Dolan a dû se contenter d'un Prix du jury, ex aequo avec Jean-Luc Godard pour Adieu au langage. Le benjamin (25 ans) et le vétéran (83 ans) rassemblés dans un binôme symbolique dont ils se fichent éperdument. Pour l'ermite de Rolle, c'est juste «réunir un vieux metteur en scène qui fait un film jeune (3D expérimentale, ndlr) avec un jeune metteur en scène qui fait un film ancien (format carré, ndlr)».

Quant au chien fou québécois, s'il reconnaît l'importance que Godard a eu en son temps, il n'éprouve «aucune affection» pour ses films. Il préfère La Leçon de piano, Un Cœur en hiver, Titanic, Magnolia, Batman, le défi, Jumanji, Le Silence des agneaux ou Le Seigneur des anneaux, des œuvres qui lui ont apporté les émotions auxquelles carbure son cinéma.

Quand il a reçu son prix, Xavier Dolan s'est dit «éperdu de gratitude. On fait ce métier pour aimer et être aimé en retour. C'est la revanche en quelque sorte de nos amours imaginaires.» In petto, il était déçu de ne pas devenir le plus jeune réalisateur à être palmé d'or et le premier cinéaste québécois a connaître cet honneur. Aujourd'hui, il juge puériles ces rêveries de mai. Lui qui s'était cramé en réalisant cinq films en cinq ans a pris du repos, du recul, hésité à arrêter le cinéma pour aller à l'université. Maintenant, revenu à sa «drogue dure», il accompagne la sortie en salles de Mommy et travaille sur son prochain projet, un film anglophone consacré à une star impliquée dans un scandale sexuel.

Xavier Dolan a déboulé dans le paysage cinématographique en 2009 avec la fulgurance d'un crash d'ovni. De nature évidemment autobiographique, J'ai tué ma mère oppose un gars de 17 ans, brûlant du feu noir de l'ingratitude, à sa pauvre maman, certes un peu gonflante, mais qui ne mérite pas tant de haine. Cette crise d'adolescence vivement colorée précède Les Amours imaginaires, une relation triangulaire irrésolue dont la suffisance et l'inanité indisposent plus d'un spectateur. Le cinéaste ne les laisse pas souffler. Il enchaîne avec Laurence Anyways, une histoire d'amour à plus-value transsexuelle, puis Tom à la ferme, évoquant sur un mode plus noir la relation sadomasochiste entre un homosexuel des villes et un homophobe des champs.

Ces films divisent. Le narcissisme épileptique de l'exubérant prodige exaspère les uns, enthousiasme toute une jeune génération qui se retrouve dans le romantisme paroxystique de l'œuvre, mais aussi dans la figure de l'artiste qui ose affirmer la puissance de l'art, s'affranchir d'une forme d'humilité que préconise la société québécoise. «Tout est possible!» leur lance Xavier Dolan, qui voit les choses en grand, qui «rêve en couleurs».

Son arrogance lui vaut des insultes. Des articles lui balancent du «tête à claques», du «narcissique», «pédant» ou «pédé»... «Que veux-tu que je réponde à ça?» demande-t-il dans Les Inrockuptibles. «Je ne peux que continuer à travailler, à avancer, pour arriver à m'en beurrer complètement la bite.» Cette expression égarouillante fleure bon le sirop d'érab' et rappelle que l'insolent Xavier revendique la vulgarité.

Son cinéma engendre des malentendus. Certains, même bien intentionnés, aimeraient le confiner au rayon «gay». Laurence Anyways remporte la Queer Palm à Cannes, une récompense que le cinéaste n'ira jamais chercher: «Que de tels prix existent me dégoûte, s'énerve-t-il dans Télérama. Quel progrès y a-t-il à décerner des récompenses aussi ghettoïsantes, aussi ostracisantes, qui clament que les films tournés par des gays sont des films gays? L'homosexualité, il peut y en avoir dans mes films comme il peut ne pas y en avoir.» Ce qui revient toujours, c'est une figure maternelle en position de révolte et l'idée d'un amour impossible. Flambé de couleurs passionnelles et arrosé de chansons bien populaires.

Sortie le 8 octobre