natation

Yanet Seyoum, une nageuse au pays des coureurs

Pour la première fois, une Ethiopienne de 18 ans est qualifiée. Rencontre avec une future ingénieure

A vrai dire, on s’attendait presque à la voir venir avec sa mère. C’est que, pour décrocher une interview, il a fallu multiplier les coups de fil à celle qui officie en tant que manager. Quelques semaines de négociations, pas moins, avec passage obligé par le Comité olympique éthiopien à qui il a fallu une semaine pour donner son feu vert, pour une interview avec une presque star en son pays: elle est passée à la télévision nationale! Finalement, Yanet Seyoum s’est présentée seule, souriante et pas prétentieuse pour un franc. Immanquable dans son survêtement jaune vif de l’équipe nationale éthiopienne de natation, sous le crachin de cette fin de petite saison des pluies.

Dans la piscine de l’Hôtel Ghion, en plein centre d’Addis-Abeba, la capitale éthiopienne, quelques furieux bravent la fraîcheur de l’eau, plus amusés que les badauds par les averses à répétition. C’est là que la jeune fille, 18 ans début juillet, prépare les Jeux olympiques de Londres. «J’en rêve depuis l’enfance.» Un rêve de gosse qui a reçu l’assentiment de la Fédération internationale de natation (FINA), basée à Lausanne.

Sa qualification lui a même valu d’être de nouveau face à la caméra. Logique, Yanet Seyoum sera l’unique nageuse à défendre les couleurs d’un pays grand fournisseur de coureurs longues distances. Le pays organisateur ne pouvait tout de même pas manquer une occasion de vanter l’universalisme des Jeux olympiques. L’ambassade britannique a donc dépêché une équipe TV, en mai, pour dresser le portrait de la jeune sportive… et de deux coureurs. Le film, intitulé Espoirs d’Ethiopie, devait être diffusé sur la télévision nationale et sur tous les écrans que compte l’Ethiopie.

De quoi faire tourner la tête à Yanet? Sans doute. N’empêche, voilà des mois qu’elle a les yeux qui pétillent à l’idée de se frotter aux grands des bassins. Enfin… «Mon objectif est d’améliorer mon record: passer de 32 secondes à 28» sur 50 mètres nage libre. Tellement loin de la Suédoise Therese Alshammar, sacrée championne du monde l’an dernier avec un temps de… 24’’82. Loin, aussi, des minima requis pour une qualification directe aux JO – 26’’15. Yanet bénéficie donc d’une «place universelle», don de la FINA aux pays où la culture de la nage fait défaut. Ils sont 150 dans ce cas, autant d’hommes que de femmes, à n’avoir rempli que deux critères pour décrocher un ticket pour Londres: avoir participé aux derniers Mondiaux, à Shanghai, en 2011, et voir sa candidature acceptée par la FINA.

A Shanghai, Yanet avait concouru en nage libre et en dos, sur 50 mètres. Sans briller. La première épreuve l’a vu finir à la 73e place sur 95. La deuxième à la 56e sur 57.

C’est qu’il n’est pas facile de faire sauter les chronos quand on jongle entre les longueurs de bassin et les études à l’Université de science et de technologie d’Addis-Abeba. «C’est mon problème, je dois combiner ma première année d’études d’ingénieure et les entraînements», dit Yanet, dans un bon anglais qui trahit son appartenance à la bourgeoisie éthiopienne. Maman travaille à EthioTelecom, l’entreprise nationale de télécommunications. Papa au Programme alimentaire mondial (PAM).

C’est lui qui l’a mise à l’eau, à 12 ans. Lui qui lui a appris à nager dans l’unique piscine de 25 mètres de Kombolcha, dans le nord du pays, plus connu pour son usine de métaux que pour ses nageurs. Ou pour avoir servi de base arrière à l’ONU pendant la famine de 1984. Bref, pas le meilleur endroit pour battre des chronos en piscine, d’autant moins dans un pays aussi ignorant en matière de brasse coulée que brillant en course de fond. «Un jour, j’ai participé à une compétition, pour voir, et j’ai eu la médaille d’argent. Ça a commencé comme ça.» Quelques années plus tard, Yanet intègre l’équipe nationale éthiopienne de natation, dont les membres se comptent sur les doigts d’une main. Et dont les moyens flirtent avec le néant. L’entraîneur vit à Nazret, à une soixantaine de kilomètres d’Addis. Comment fait-elle, alors, pour s’entraîner? «Oh, pas de problème. Tout est écrit là», répond Yanet en feuilletant la trentaine de pages photocopiées que son coach lui envoie régulièrement. Vingt longueurs de dos, 15 de crawl… tout y est, effectivement. A la jeune étudiante, ensuite, d’enchaîner les longueurs au milieu des nageurs amateurs, souvent plus qualifiés à faire des vagues qu’à glisser sur l’eau. Souvent, sa mère est là, un œil sur le chronomètre de son iPhone.

Rien de cela ne semble ébranler la jeune femme, qui se voit devenir, un jour, «nageuse professionnelle». Ou alors, ingénieure. Ou bien les deux. Enfin, «j’aimerais voir des nageurs professionnels en Ethiopie, un jour. Mais pour cela, il nous faut des clubs», finit-elle par dire, lucide. Pour l’heure, donc, Yanet va vivre ce séjour londonien qui lui a été promis, au milieu des stars éthiopiennes de la course de fond.

La pluie a cessé, tandis que l’entretien touche à sa fin. Yanet se détend et laisse le naturel prendre le dessus. La jeune adulte s’autorise même un peu de spontanéité: «Mon père est évidemment super- fier de moi!» Une première victoire, si ce n’est la plus belle.

«J’aimerais voir des nageurs professionnels en Ethiopie, un jour. Mais pour cela,il nous faut des clubs»

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