Yanick Lahens

donne la parole aux invisibles

La romancière haïtienne a obtenu cette semaine le Prix Femina pour son roman «Bain de lune», conte universel d’un monde rural que rien ne peut racheter

Genre: Roman
Qui ? Yanick Lahens
Titre: Bain de lune
Chez qui ? Sabine Wespieser, 274 p.

«C’est comme pour les vins: il y a de grandes années.» Le Prix Carbet des lycéens. Puis, le Femina, tombé cette semaine. Yanick Lahens n’y croyait pas. Ils disent tous cela. On n’est pas obligé de ne pas les croire. «J’avais le sentiment de cumuler les handicaps. Une femme haïtienne, très loin des intrigues parisiennes, qui propose un roman de la paysannerie.»

Lahens, les traits presque indiens, les lèvres fines et l’âme plissée, a conquis son monde avec ce roman, Bain de lune, dont elle parlait depuis longtemps. Elle qui incarne les derniers reliefs du milieu intellectuel haïtien, femme de la banlieue de Port-au-Prince dont les inspirations littéraires ont plus à voir en général avec la classe moyenne, elle a tenu son pari. Parler des autres, de proximité, «les invisibles», dit-elle très vite, dans un petit rire retroussé.

La littérature haïtienne, objet métropolitain par excellence, nourrit ce fantasme depuis ses origines: traiter de l’essentiel de l’île, sa culture rurale; le pays en dehors. Depuis Gouverneurs de la Rosée, texte de Jacques Roumain publié en 1944, depuis bien avant encore, les auteurs décrivent de l’extérieur un monde souvent sublimé, pastoral, où la rudesse de la terre, la nostalgie des terres inconquises servent de combustible au roman national. «Je voulais parler de la majorité de mon peuple, mais en tentant d’éviter les chausse-trapes, la fascination obligée pour un univers bucolique. Ce qui m’intéressait, c’étaient les stratégies de survie, la manière dont les paysans tiennent la modernité à distance, comment ils se replient et, oui, comment ils pratiquent l’art d’être invisibles.»

Roman américain

A distance de l’ogre de Port-au-Prince, de cette république en soi qui a fini par résumer l’idée même d’Etat, Yanick Lahens traite en réalité du marronnage, cette tactique de résistance par l’exil intérieur qui définit, mieux qu’aucune autre formule, l’identité haïtienne. Bain de lune est un roman américain. Un roman de la documentation, du reportage, elle est allée sur le terrain, souvent, pour y bâtir une histoire qu’elle situe notamment en marge de l’occupation des Marines, au début du XXe siècle. Elle a observé le vaudou, comme beaucoup d’autres écrivains avant elle, elle ne s’en sert jamais comme d’un folklore ni d’un charisme. Mais comme d’une seconde peau poétique qui recouvre toute chose dès que l’on sort de Port-au-Prince. Et puis, elle a choisi des noms.

Tertulien Mésidor. Olmène Dorival. L’onomastique caraïbe à son apogée. Le labyrinthe des racines et des transports, des hiérarchies aussi, dont les noms sont les prémices. Yanick Lahens choisit des noms et des lignées, trois générations jusqu’au drame. La quête des sources, dans un pays montagneux où des torrents boueux arrachent jusqu’au dernier plant. Elle décrit sans gaucherie les scissions entre les possédants et les possédés: «Mais elle n’avait jamais fait que l’apercevoir, avec la distance due. Il faisait partie des autres – vainqueurs, nantis, conquérants –, non des vaincus, des défaits comme elle. Comme nous. Pauvres comme sel, maléré, infortunés.» Lahens n’abuse ni des mots, ni des couleurs locales. Ils viennent par surprise. On se prend à replacer le roman dans son contexte. Parce que, en fait, il dépasse ses propres frontières.

Majorités muettes

En invoquant la paysannerie haïtienne, Yanick Lahens rend voix au chapitre à ceux dont l’écho ne dépasse pas, en général, les mornes où ils se cachent. Dans ce roman des marges, la romancière nous parle à nous, Occidentaux, aux majorités muettes. Il y a, dans ce livre, la trace de ses précédents ouvrages, Failles, Guillaume et Nathalie, les leçons du tremblement. Depuis 2010, l’attention du monde pour Haïti s’est encore concentrée davantage sur les quelques kilomètres de Port-au-Prince et ses bourrelets de béton lâche. Cette portion d’île n’existe plus que par les quelque deux millions d’habitants de sa capitale. Le pays en compte une dizaine. Un grouillement interminable dont on ne voit que la pointe; ceux qui sont attirés comme des insectes face à la lampe par la cité et ses développeurs. Lahens a pensé à ceux qui ne partaient pas, qui n’y songeaient pas ou qui en étaient incapables. D’où l’étonnante profondeur émotionnelle de son roman.

Les libraires, avant même le prix, ont placé Bain de lune dans les mains de nombreux lecteurs qui ne trouvaient aucun intérêt particulier à Haïti ni au péril agricole. «Je n’étais pas certaine que cette histoire intéresserait quiconque, ni chez moi, ni ailleurs. Je la portais depuis longtemps mais il me semblait que j’y risquais beaucoup. Je m’aperçois que plus on part loin, plus on rejoint l’universel.»

Yanick Lahens, depuis ses premiers romans, anime le petit souffle intranquille de son écriture. Elle construit ses phrases et ses personnages avec rigueur et patience. Elle n’a le geste ample ni des réalistes ni des magiciens. Sa musique est un étroit chemin caillouteux qui vous saisit par inadvertance. Et de ce siècle traversé, des terres vendues et achetées mille fois, des champs annexés, dénudés, de ces friches dont personne n’a plus intérêt à ce qu’elles donnent, l’écrivain extrait l’indiscutable persistance.

«Le seul miracle viendra du ciel et il sera empoisonné. Parce que c’est le diable qui nous l’enverra sur des ailes métalliques. Les ailes métalliques sillonneront le ciel. Et cette manne-là, on la mangera assis sur des pierres en feu, sous un ciel sec, au milieu des derniers cactus et bayahondes, entre des discothèques, des 4x4 rutilantes, des malfrats, des traînées de salon et des AK47.»

Bain de lune n’est pas un roman dont on cherche la thèse. Il est, comme toujours chez Lahens, l’espace des intimités. Mais, au détour des intrigues enchevêtrées, se dessine aussi le récit d’une dépossession, d’une mise à sac. Il s’achève, comme chez Garcia Marquez, par une généalogie des personnages. Comme s’il ne fallait pas chercher dans l’irréductible tropical une cause au tourment d’Haïti, mais dans l’enchaînement, précis, déterminé, des causes et des conséquences, des décisions extérieures et des pouvoirs intérieurs. Si les paysans de Lahens sont invisibles, c’est que certains l’ont voulu ainsi.

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Yanick Lahens

Le chant de Dieula, tiré de «Bain de lune»

«Yo ban mwen kou a/Kou a fè mwen mal o!/M ap paré tann yo/ Ils m’ont frappée/Le coup m’a fait très mal!/ Je les attends au tournant»