Secrets d’archives

Au Yémen, à la poursuite des armes chimiques

Pendant la guerre, l’Egypte a fait usage de gaz toxiques dans les montagnes du Haut-Yémen. Le chef de mission du CICR André Rochat veut en avoir le cœur net. Quitte à braver les avions de combat lancés pour l’arrêter

De la Grèce à Cuba, en passant par le Yémen, le Biafra et l’Irlande du Nord, les archives récemment déclassifiées du CICR et datant de 1966 à 1975, regorgent d’informations inédites. «Le Temps» s’est intéressé à cinq affaires emblématiques.


Le drapeau fait 12 mètres de côté. Jamais encore une croix si vaste n’avait été déployée dans les sables du Yémen, en pleine «terre d’islam», comme on aimait le dire à l’époque. La gigantesque Croix-Rouge, imprimée sur «l’étoffe blanche immaculée», n’a qu’un objectif: être vue du ciel d’aussi loin que possible, et tenter de dissuader les avions de combat. Sera-t-elle reconnue comme «le signe protecteur universel», ou au contraire cet insigne va-t-il être perçu comme «une provocation»? André Rochat, responsable de la mission du CICR, a à peine le temps de se poser la question avant de courir se mettre à l’abri derrière les roches de la montagne: l’emblème humanitaire sera réduit en lambeaux, sous les bombes des Iliouchine et des MIG russes de l’aviation égyptienne.

Comme pour bien achever le travail, multipliant les cercles de reconnaissance au-dessus de cette vallée du désert, les avions répéteront leurs bombardements à pas moins de cinq reprises. L’attaque en règle dure presque toute la matinée. Même si tout le matériel – des médicaments, de la nourriture, des équipements radio – est détruit, l’équipe du CICR s’en tire plus ou moins indemne, à l’exception d’un collaborateur yéménite grièvement blessé. Sans doute un coup de pouce donné aux humanitaires par la providence. Ou peut-être, aussi, comme le délégué prend soin de le suggérer lui-même dans le rapport qu’il écrira plus tard à ses supérieurs, le résultat d’une certaine pratique de la chose militaire acquise au sein des «écoles centrales» suisses puis en tant qu’officier dans un régiment d’infanterie de montagne…

Aucun mort à signaler, donc, mais cela ne change rien: ce 15 mai 1967, l’emblème de la Croix-Rouge a été délibérément pris pour cible. Un «énorme sacrilège», s’emporte le délégué. Rien de moins qu’un crime de guerre, lourdement aggravé par le fait que les autorités égyptiennes avaient été soigneusement informées de l’itinéraire du petit convoi du CICR, avant qu’il entame son voyage dans les montagnes du Haut-Yémen.

Une répétition générale

Des crimes de guerre, le long et cruel conflit yéménite va en connaître beaucoup d’autres entre les années 1962 et 1970. En fait, vu avec le recul de cinq décennies, c’est comme si cette guerre avait été la répétition générale de toutes les autres déflagrations à venir dans la région, tant s’y mêlent les mêmes ingrédients et tant, aujourd’hui, s’y commettent, grosso modo, les mêmes crimes que dénonçait à l’époque le chef de mission du CICR.

Le Yémen? En guerre encore aujourd’hui, plongé dans un conflit que les humanitaires décrivent, à nouveau, comme l’un des pires du monde. Les acteurs, eux aussi, sont à peu près les mêmes. Mais les alliances se sont renversées, rendant tout cela encore plus dramatique et, d’une certaine manière, presque tragiquement grotesque.

Nous sommes à Sanaa, la capitale du pays: le 19 septembre 1962, l’imam Ahmad ben Yahya, qui régnait en tant que roi du Yémen depuis 1948, meurt dans son sommeil. En partie pour ne pas risquer d’être emporté, le monarque avait pris garde de maintenir le pays à l’écart du monde, gardant intactes les structures féodales, se méfiant des vents révolutionnaires qui soufflaient en cette période de décolonisation. Son fils, Muhammad al-Badr, lui succède, poursuivant la dynastie des imams, l’une des plus anciennes du monde. Mais il ne faut que quelques jours pour que la révolution éclate. Le rêve d’un socialisme panarabe met la région en ébullition. Ici, ce rêve est incarné par un jeune officier, Abdullah al-Sallal, qui est poussé à la tête de la rébellion militaire. Après l’attaque lancée par les insurgés contre le palais de Sanaa, le nouveau roi est donné pour mort. Les jeunes putschistes s’emparent de la capitale, mais personne n’est dupe: derrière eux, c’est bien l’Egypte de Gamal Abdel Nasser qui est à la manœuvre. Nasser, qui dispose de l’armée la plus puissante et la plus moderne de la région, et qui est épaulé par l’Union soviétique, a tôt fait d’envoyer des dizaines de milliers de soldats égyptiens pour soutenir les militaires yéménites insurgés.

Mais les royalistes n’ont pas dit leur dernier mot. Une autre puissance voisine s’inquiète de cette éruption révolutionnaire soutenue par l’Egypte, qui s’approche dangereusement de ses frontières. L’Arabie saoudite, soutenue par les Etats-Unis, entre à son tour dans la guerre en armant et en finançant les royalistes yéménites. Peu importe si le cœur de cet imamat yéménite qu’il s’agit de défendre est le zaïdisme, une école de pensée chiite. Nul ne se préoccupe à cette époque, au sein du royaume sunnite, d’une éventuelle guerre au sein même de l’islam. Et nul ne sait alors que, cinquante ans plus tard, l’Arabie saoudite entrera à nouveau en action, dévastant le Yémen pour déloger, cette fois, ces mêmes zaïdites chiites (regroupés désormais en tant que houthis).

Comme pour beaucoup, le Yémen est alors un territoire complètement inconnu pour le CICR. Mais, parachuté en 1963 au milieu de cette «tache blanche sur l’atlas», André Rochat apprend vite. Les cartes du pays n’existent pas? Il s’en procurera tout de même, grâce à ses contacts auprès d’amis de services secrets. Le système tribal est opaque et incompréhensible? A force de parcourir le pays en camion, à dos de dromadaire ou à pied, Rochat en établira les rapports de force détaillés. N’hésitant pas à exploiter la marge de manœuvre que lui laisse – par la force des choses – le siège de Genève, il bâtira peu à peu sa réputation d’une sorte de «Lawrence d’Arabie» vaudois (il est né à Orbe), multipliant les initiatives et plaçant bien souvent ses supérieurs devant le fait accompli.

Voir aussi: Non, tous les houthis du Yémen ne sont pas chiites

Clinique préfabriquée

Le terrain d’action du CICR, c’est avant tout le territoire montagneux du nord du pays, ce Haut-Yémen dans lequel se sont retranchés les royalistes, soutenus par les puissantes tribus locales. C’est dans cette région que l’organisation genevoise a installé un hôpital de campagne, à Uqd, à la frontière saoudienne. Appelé Clinibox, il a dû être acheminé par les airs à l’aide d’un gros-porteur américain. Ce cube préfabriqué représente la seule chance de survie pour les blessés et les malades du camp royaliste, qu’ils soient combattants ou civils, pris pour cible par l’aviation égyptienne et dénués de tout autre centre de soins. Il est destiné à accueillir une cinquantaine de lits, mais finira par en abriter le double.

Même officier de l’armée suisse, ce délégué hors norme ne se montre pas très orthodoxe à l’heure de défendre l’application des Conventions de Genève, ces textes auxquels tous les protagonistes ont fini par adhérer pour faire bonne figure. Devant les réticences de la Confédération suisse, il obtient des financements saoudiens pour pérenniser le Clinibox. Quant aux prisonniers, dans ce Yémen tribal du nord, ils sont d’ordinaire enchaînés et entassés dans des nids d’aigle, «entre ciel et terre», quand ils ne sont pas tout bonnement passés par le fil de l’épée pour répondre à des questions d’honneur. Qu’à cela ne tienne: presque par hasard, le Vaudois instaure une sorte de troc qui finira par se convertir en échange formel de prisonniers de guerre entre les deux camps. Rencontrant le roi Al-Badr, il le convaincra aussi de monnayer lui-même la remise de prisonniers de la part des tribus qui lui sont loyales, avant de les remettre dans les mains du CICR…

Retranché dans une grotte

Dans l’immédiat, on a laissé André Rochat dans une grotte de la montagne, «haute de 1,30 mètre», encore surpris d’être en vie après les attaques des avions égyptiens. Sa petite équipe et lui y passeront deux jours, avant de remettre en état les camions et de poursuivre leur route dans ces montagnes a priori inaccessibles. Leur destination se trouve à moins de deux heures de route de là. Et à la vérité, ils le savaient bien: les Egyptiens feraient tout ce qu’ils pourraient pour les empêcher d’y arriver.

A cette période, l’armée égyptienne veut en finir une fois pour toutes avec l’imam Al-Badr. Les archives du CICR dévoilent une conversation à ce propos entre le Vaudois et le commandant en chef des forces égyptiennes au Yémen, le commandant Talaat. Le Caire, prévient-il, va lâcher dans le nord du Yémen les tribus qui sont sous son contrôle. Elles ont reçu l’ordre de ne pas faire de quartier et de viser non seulement les troupes royalistes, mais aussi tous les étrangers présents. Des étrangers? Principalement des mercenaires engagés par l’Arabie saoudite, venus prêter main-forte à l’imam zaïdite. Aux rangs de ces mercenaires: un certain Bob Denard, ce baroudeur français qui sera de tous les coups tordus, particulièrement en Afrique, répondant souvent aux intérêts inavoués de la France.

Dans ces circonstances, le militaire égyptien a «vivement conseillé» au CICR de retirer ses équipes de la région. D’avance, Le Caire s’est d’ailleurs proclamé «dégagé de ses responsabilités» si un accident devait se produire. L’«accident» s’est donc bel et bien produit. Et il ne doit rien au hasard. Car si le délégué du CICR met tant de détermination à rejoindre ces villages perdus, nichés dans les montagnes, c’est que s’y joue, selon lui, le destin même de la délégation du CICR au Yémen. L’enjeu va même au-delà, croit-on déceler entre les lignes des rapports qu’André Rochat envoie à la centrale de Genève: c’est la réparation d’une fierté blessée.

La position intenable du CICR

Voilà des mois, en effet, que les indices s’accumulent. L’armée égyptienne ne se contente pas de bombarder les montagnes du Haut-Yémen. Elle ferait aussi usage de gaz toxiques, ces armes chimiques interdites par le Protocole de Genève de 1925. En janvier 1967, une supposée attaque chimique de ce type a déjà coûté la vie à quelque 130 personnes à Al-Kitaf, un autre village du nord. Or ce développement n’a pas seulement provoqué un émoi mondial. Il place aussi la mission du CICR dans une position intenable. A Genève, le siège de l’organisation se mure dans un silence de principe, se disant incapable de confirmer l’usage de ces armes prohibées. Profitant de cette prudence de l’institution suisse, l’Egypte a lancé une vaste campagne de presse, faisant croire que le CICR dément l’utilisation de ces gaz. A son tour, l’Arabie saoudite est hors d’elle: elle menace de rompre toute relation avec le CICR et promet même, à mots couverts, de possibles représailles.


Mais ce n’est pas tout. Tout officier suisse qu’il soit, André Rochat a toutes les peines du monde à tenir ses troupes. Pris de panique, les délégués et médecins suisses réclament des mesures pour ne pas devenir, eux aussi, des victimes de ces gaz toxiques. Or leur chef refuse de distribuer des masques à gaz: il s’agit, en accord avec Genève, d’éviter de «démontrer une certitude quant à l’utilisation de gaz toxiques et d’amener les responsables à ne pas récidiver», disent les archives. En fait, il s’agit surtout de ne pas s’exposer à de possibles violences de la part d’une population yéménite qui chercherait à voler ces masques pour se protéger elle-même.

Pour André Rochat, cette histoire s’est donc presque transformée en question de vie ou de mort. Pas étonnant, dès lors, que même les MIG et les Iliouchine ne le dissuadent pas. Avec deux médecins, et un journaliste italien embarqué pour donner plus de répercussion à l’affaire, la petite équipe arrive dans le village de Gahar, le 15 mai à la nuit tombée. Des allégations font état, ici, de l’usage d’armes chimiques par l’armée égyptienne quatre jours plus tôt.

Autopsie au couteau suisse

Pendant plusieurs heures, les délégués suisses inspectent le village. Les traces de bombes directement larguées sur le village sont encore visibles. Mais aucune maison n’a été endommagée, et la taille réduite des cratères qu’elles ont formés dans le sol semble indiquer que l’essentiel est ailleurs: selon les villageois, 75 personnes sont mortes, «décédées par asphyxie sur le trajet parcouru par une nappe gazeuse». Dans son rapport qui arrivera à Genève deux semaines plus tard, le chef de mission note: «Beaucoup de personnes étaient encore dans leurs maisons et ont été trouvées mortes, comme endormies sur place.» Certains rescapés, qui ont respiré les gaz, errent encore dans le village, comme des morts-vivants.

Mais, à la recherche de preuves incontestables, André Rochat ne s’arrête pas à ces constatations: il faudra plusieurs heures de discussion pour convaincre «les cheikhs et les religieux» du village réunis autour des étrangers de réaliser ce qui apparaît comme un sacrilège inconcevable: déterrer l’une des victimes qui a été ensevelie avec une quinzaine d’autres dans une fosse commune avant de l’extraire de son linceul. Une forte odeur d’ail emplit la pièce. Dans ses mémoires, Rochat décrit comment l’autopsie sera pratiquée par les médecins avec «des moyens de fortune», soit un simple… couteau suisse. Les médecins constatent l’absence de toute lésion traumatique, et concluent à un œdème pulmonaire qui «selon toute probabilité a été provoqué par l’inhalation d’un gaz toxique». Leurs conclusions seront, plus tard, confirmées par l’Institut de médecine légale de Berne, à qui des fragments d’organes, plongés dans du formol, vont être transmis.

«Une intervention du CICR s’impose», semble crier le délégué dans ce même rapport adressé au siège de Genève. Puis, en guise de conclusion: «Nous ne pouvons douter qu’il (le CICR) agira avec le maximum de fermeté possible et que, cette fois-ci, il rendra publique sa prise de position.»

La colère du roi Fayçal

De fait, très rapidement, le CICR va réagir. Mais, loin de se manifester publiquement, il ne communiquera les preuves recueillies par la mission sur le terrain qu’aux seules… parties concernées, soit les ennemis yéménites, l’Egypte et l’Arabie saoudite. L’Egypte, par retour de courrier, nie tout en bloc. Il faudra attendre une grosse colère du roi saoudien Fayçal, en visite à Genève, pour que le CICR, en mesurant prudemment ses termes, concède dans un communiqué que les médecins du CICR «ont recueilli certains indices se rapportant à l’emploi de bombes à gaz».

Malgré ces circonvolutions de l’institution, la presse internationale finira par publier «des milliers d’articles» sur la question, se réjouit André Rochat. Et l’Egypte n’emploiera plus d’armes chimiques. «La Croix-Rouge a rempli sa mission humanitaire internationale, dans l’éthique et la morale», triomphe le délégué. Nous sommes cependant en juin 1967, et la guerre des Six-Jours a vite fait de concentrer toute l’attention mondiale. La population gazée du Yémen n’intéresse plus personne. En attendant la prochaine guerre.

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