Portrait

Yvan Perrin, là où fleurit la gentiane

Après les louvoiements de l’UDC dans l’affaire UBS, le Neuchâtelois a décidé de quitter la vice-présidence du parti. Mais, faute de relève, il devra rester en fonction jusqu’aux élections fédérales. Rencontre dans son fief de La Côte-aux-Fées

Yvan Perrin, là où fleurit la gentiane

Portrait Après les louvoiements de l’UDC dans l’affaire UBS, le Neuchâtelois a décidé de quitter la vice-présidence du parti. Mais, faute de relève, il restera en fonction jusqu’aux élections fédérales. Rencontre dans son fief de La Côte-aux-Fées

Il nous reçoit chez lui, au milieu de ses habits entassés sur les fauteuils du salon, ses deux écureuils empaillés qui prennent la poussière, une assiette à l’effigie du général Guisan accrochée au-dessus de la cheminée et la cloche de vache offerte par sa commune lors de sa réélection au parlement en 2007. A l’aise, détendu. Yvan Perrin vient pourtant de piquer une grosse colère: le Neuchâtelois a décidé de quitter la vice-présidence de l’UDC après les atermoiements de son parti à propos de l’accord UBS et, au final, la consigne de vote imposée par Zurich.

Il n’a pas supporté. L’habitant de La Côte-aux-Fées, hameau de 500 âmes du Val-de-Travers, a de plus en plus l’impression d’être l’«alibi romand» à la tête du parti, écarté des décisions. Il a voulu claquer la porte de la direction. Une rébellion qui lui a valu des critiques acerbes de collègues alémaniques. Mais voilà: faute de relève, il doit rester jusqu’aux élections fédérales de l’automne 2011. Il rempile donc, par sens du devoir et du sacrifice. «Et parce que j’ai des dettes envers ceux qui m’ont soutenu.» Il est comme ça, Yvan Perrin: droit dans ses bottes, authentique, prêt à serrer les dents quand il le faut.

Mais derrière son côté carré et son débit saccadé se cache aussi un être sensible, un timide, plutôt bileux. «Regardez», dit-il en vidant son sac à dos. «Il y a deux choses que j’ai toujours avec moi: un couteau suisse et mon spray Rescue.» Quand il a été élu conseiller national en 2003 avec, à sa grande surprise, 22% des suffrages, l’idée d’aller s’exprimer à la tribune l’angoissait. «Je tremblais comme une feuille.» Depuis, ce spray homéopathique ne le quitte plus.

Il avoue ne jamais avoir pensé qu’il serait élu. «Les deux années qui ont suivi ont été très difficiles. Cette élection a provoqué des bouleversements majeurs dans ma vie.» Inspecteur à la brigade des stupéfiants à 100%, il a réduit son temps de travail de moitié, avant d’être muté, en 2006, à la brigade chargée de la lutte contre la criminalité économique. Il a d’abord pu boucler une enquête de démantèlement d’un trafic de pilules thaïes, qui l’a amené jusqu’en Thaïlande. Une grosse affaire – «Le trafiquant avait écoulé près de deux millions de ces pilules qui provoquent des crises de paranoïa» –, sur laquelle il travaillait depuis six ans.

Il a aussi dû renoncer à la pratique assidue du ski de fond et de la course à pied. Et ça lui manque. Adolescent, Yvan Perrin a souffert d’être obèse. Il s’est réfugié dans les livres – «J’ai lu les 21 volumes de l’encyclopédie Tout l’Univers offerts par ma mère» –, puis s’est mis au sport. Frénétiquement, avec le besoin permanent de se surpasser. «Ce que j’arrivais à faire en deux heures me prend maintenant le double du temps», dit-il, dépité. Du coup, ce passionné d’histoire, qui a présenté Mein Kampf au bac, se réfugie à nouveau dans la lecture. Il connaît L’Art de la guerre du stratège Sun Tzu presque par cœur, s’enthousiasme depuis peu pour l’historien français Jacques Bainville (1879-1936), «une révélation». Il adore aussi Le Canard Enchaîné , dont il n’a loupé qu’un exemplaire en 22 ans.

Avant d’être policier, Yvan Perrin a été garde-frontière. Et avant de participer à la création de la section neuchâteloise de l’UDC en 2000, où il a été parachuté président alors qu’il visait le poste de secrétaire, il a flirté avec le Parti radical, «une tradition familiale». Yvan Perrin ne pense pas être un UDC atypique. Il admire Christoph Blocher et se retrouve très bien dans les thèses sécuritaires et anti-étrangers de son parti. Mais il n’est pas adepte de jugements à l’emporte-pièce. Ses arguments reposent sur des faits, des chiffres précis, «une habitude de flic».

Même ses adversaires politiques lui reconnaissent une certaine «honnêteté intellectuelle» et admettent qu’il ne dérape pas dans la xénophobie. Ce stratège, avec ses faux airs de naïf, a bien compris l’importance des médias. Yvan Perrin assume aussi des opinions contraires à celles de son parti. Il est par exemple pour le Pacs ou l’avortement.

Sa maison, ses parents l’ont acquise en 1967, peu après sa naissance. Yvan Perrin ne l’a plus quittée depuis. Lorsque sa mère, horlogère à domicile, est décédée, il s’est occupé de son père, un bûcheron autoritaire. «J’en avais fait la promesse à ma mère.» Son frère, José, qui travaille comme fromager, avait déjà quitté le domicile familial. Yvan Perrin a ensuite promis à son père de reprendre la maison. A son décès, il a racheté la part d’héritage de son frère.

Aujourd’hui, il vit dans un impressionnant capharnaüm. Il rectifie, parle de «cheni organisé». Et dit peu goûter aux velléités de rangements de sa partenaire depuis plus de quinze ans, une infirmière travaillant à Lausanne. Elle ne vit pas avec lui. «Mais je serais prêt à faire des concessions!» assure-t-il quand on se moque de ses manies.

Depuis son burn-out en début d’année, Yvan Perrin essaie un peu de «lâcher prise». Il a déjà quitté sa fonction de conseiller communal. Son gros coup de fatigue est le résultat de plusieurs facteurs, en plus du travail: «J’étais grippé, on sortait d’une longue période sans soleil, or je souffre de dépression saisonnière et à cela sont venus s’ajouter les reproches de la direction, qui m’a accusé de ne pas avoir su régler les problèmes de la section genevoise.»

Il se souvient du bruit de son téléphone portable qui est tombé. Puis, plus rien. Le black-out total pendant quatre jours. Ses proches l’ont retrouvé dans un sale état. «J’avais du papier ménage rempli de sang à côté de moi. Heureusement que j’ai saigné du nez, vers l’extérieur, car, sinon, cette affaire se serait terminée par un concert de musique classique au temple!»

Il veut nous montrer un coin qu’il adore, «là où j’ai décidé de devenir UDC», sur les hauteurs de La Côte-aux-Fées, près de la ferme de son oncle. C’est «Little Susie», sa Corvette noire de 1988 au moteur généreux, qui nous y emmène. Sur place, en communion parfaite avec la terre, il se remémore la fois où il a été victime de la foudre, alors qu’il réparait une clôture. Depuis, il a peur de l’orage. Un petit film, Le pays où fleurit la gentiane, a été tourné dans le coin. «On y voit mes parents et plein de gens du village. Je chiale à chaque fois que je le regarde.»

Homme de contrastes, il l’est jusque dans sa salle de bains. Le roman Nord, de Céline, traîne sur une table. Sur la porte, on est dans un autre registre: un calendrier de lingerie Aubade, ouvert au mois de mai 2008. Avec un gros plan sur une jolie poitrine dans un soutien-gorge en dentelles et la leçon n° 88: «Le remettre à sa place.» Tiens, tiens: ne vient-il pas justement de se faire remonter les bretelles par les siens pour avoir voulu quitter la vice-présidence?

«J’ai des dettes envers ceux qui m’ont soutenu»

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